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la couverture de Deux Femmes
DEUX FEMMES

COMÉDIE

Pierre LAUNAY

Editions Porta Piccola

Deux Femmes a été créée

samedi 19 octobre 2013

au Théâtre de l'Echange à Annecy.

Personnages

 

Mathilde Z. Carlin, avocate

Andréa Pinson, journaliste

La scène est dans une garçonnière dans le quartier du Marais à Paris.

Deux portes côté cour, une porte et une fenêtre côté jardin, un gros canapé recouvert d'une peau de zèbre et dans le plus pur style baisodrome. Dans un coin, une table et une chaise. Un bar kitsch.
Plié contre une paroi, côté jardin, un paravent de mauvais goût, si possible porteur d’une allégorie lourdement graveleuse. Toujours côté jardin, une psyché qu’on ne voit pas.

 

 

Intermède

 

Voix off

 

Avant,
je ne savais pas que j’avais le droit de regarder,
de désire
r.

Scène 1

Mathilde est installée entrain de travailler.

Andréa

Entre en regardant autour d'elle. Elle embrasse Mathilde.

C’est là ?

Elle voit Mathilde.

Salut !

Elles s’embrassent.

Tu me fais visiter ?

Mathilde

Si tu veux... ! Je ne l'ai jamais vu ce studio tu sais...

Andréa

Oh ? Tu l’as loué comme ça....

Mathilde

C’est un ami qui me l’a proposé mais il fallait dire oui tout de suite, alors...

Elle prend le seau à glace sur un guéridon.

On boit un coup !

Andréa

En quel honneur ?

Mathilde

J'arrose la pension alimentaire que j’ai obtenue pour ma cliente ! Lebois-Dormant va cracher trois mille Euros par mois et une indemnité compensatoire de six cent mille Euros ! Un record ! Je suis le cauchemar des maris !

Andréa

Ouvrant la bouteille et remplissant deux coupes

Une vraie garce oui !

Elle regarde tout autour d’elle.

Et dis donc, le gars qui t’as loué l’appart’, tu le connais bien ?

Mathilde

rigolant

Jo ? Oh oui ! C'est un vieux dégueulasse ! Adorable hein mais bon... ! Il a acheté cet appartement pour sauter ses bonnes fortunes... maintenant il le loue parce qu'il ne bande plus.

Andréa

Riant aussi.

Mais c'est affreux !

Mathilde

Quoi donc ? Qu'il soit venu ici pour baiser ou qu'il ne puisse plus ?

Andréa

regarde autour d'elle

Il l'a pas vidé ?

Mathilde

Il n’a pas le cœur à ça.

Levant son verre

À la santé de la vraie garce !

Andréa

Santé !

Elles boivent leurs coupes d’un trait.
Mathilde remplit aussitôt les coupe
s.

Mathilde

T’es une sacrée hypocrite !

Andréa

Soufflée

Moi ? Comment ça ?

Mathilde

Comment ça, comment ça … ? La déchéance de Lebois-Dormant, C’est ton œuvre non ?

Andréa

Dans une dénégation comique.

Ooof, pas tant que ça...

Mathilde

Ce sont tes articles qui ont tout révélé ! L'attribution du HLM au beau-frère de Lebois-Dormant, la vente de l'hippodrome de Ploudalmézeau quand il était au ministère des algues et du temps mort...

Andréa

Faussement honteuse.

Ben quoi... C’est mon boulot non ?

Elle lève son verre.

À la santé des algues et du temps mort !

Elle boivent de nouveau cul-sec leurs coupes
Mathilde les remplit aussitô
t.

Mathilde

Aspergeant Andréa de quelques gouttes de champagne.

Sœur Andréa, je te proclame membre active de la congrégation des garces hypocrites !

Andréa

Les yeux au ciel et la main sur le cœur.

Amen, Inch’Allah et à tes souhaits, Mère Mathilde !

Mathilde

Comment ça Mère Mathilde ?

Andréa

C’est toi la plus vieille.

Mathilde

J'ai trois mois de plus que toi, saleté !...

Andréa

Oh, oh, oh... un peu de respect pour la membre active !

Mathilde

Santé !

Andréa

Santé !

Elle sifflent leurs verres cul sec.

Mathilde

Et Galbouzin ! Quand est-ce qu’on attaque ?

Andréa

Pas ce soir !

Mathilde

T’es paf ?

Andréa

Alors là ! C’est mal me connaître ma cocotte ! Je suis on ne peut plus claire ! Je peux te résumer le cas Galbouzin en deux coups de cuillère à pot.

Mathilde

J’écoute !

Andréa

Après deux ans de mariage, Carlérie veut regagner sa liberté en faisant cracher au bassinet Galbouzin «l’insignifiant». Avisant dans la presse le remarquable travail d’Andréa Pinson, votre serviteuse...

Mathilde

Serviteuse ?

Andréa

Ben, «votre serveuse» ça le fait pas...

Mathilde

Servante... ?

Andréa

Bon ! C’est moi qui raconte !
Donc... Avisant dans la presse le remarquable travail d’Andréa Pinson elle-même sur les turpitudes de son insignifiant cornichon ...

Mathilde

... Et considérant la remarquable performance de Maitre Mathilde Carlin, elle-même, dans le divorce de Lebois-Dormant...

Andréa

... Carlérie les a appelées pour lessiver le Galbouzin. Comme l’union fait la force, Mathilde et Andréa ont loué ce ravissant studio pour y échanger leurs infos, au mépris des lois et des usages.

Mathilde

Bravo ! Bien parlé ! Remettez-nous ça membre active !

Andréa

Ouvrant une autre bouteille et resservant.

En même temps, si tu m'appelles pas comme ça dans le monde ...

Elles trinquent.

Tchin !

Mathilde

Tchin !

Elles boivent

... ça ne te plaît pas « membre active » ?

Andréa

Franchement non. Et puis « membre », c'est masculin.

Mathilde

On le saura !

Andréa

Et c'est pas très beau ..., comme mot, je veux dire.

Mathilde

Imaginant

Comme objet... ça dépend.

Andréa

Dans la même imagination.

Si c'était aussi beau qu'ils en sont fiers, ça se saurait !

Mathilde

La beauté du truc, ils s'en foutent !

Andréa

Oui... à leur avis ça ne sert à rien de lui coller, du maquillage...

Mathilde

… des nattes...

Andréa

… de la dentelle...

Mathilde

… des bijoux...

Andréa

… du parfum..

Mathilde

Rêveuse.

Hmmm...

Elle boivent en silence.

Andréa

A quoi tu penses ?

Mathilde

À rien... et toi ?

Andréa

Pareil... de toute façon, « membre active » ça n'a pas de sens.

Mathilde

Tu préfères « moule passive » ?

Andréa

riant

Pour les mecs, c’est un pléonasme !

Mathilde

Ça a de la gueule non ? « Je vous présente Andréa, moule passive de notre association... »

Andréa

Excellent ! Et d'un goût exquis !

Mathilde

Merci, merci.

Andréa

C'est par où le pipi-room ?

Mathilde

Par là non ? ...

Andréa sort à droite.

Andréa

Ah ... la porte ne ferme pas !

Mathilde

Alors j'entendrai tout ! Mais je ne dirai rien...

Pendant qu'elle n'est pas là Mathilde attrape son téléphone portable.

Andréa

Depuis les toilettes.

Wahou ! qu'est-ce que c'est que ça ?

Mathilde

Qui n'entend pas.

Qu’est-ce que tu dis ?

Andréa

Qui n'entend pas.

Quoi ?

Mathilde

En consultant son téléphone

Ah la vache !

Vaguement en direction des toilettes

Lebois-Dormant a essayé de se suicider !

Andréa

Qui n'entend pas.

Qu'est-ce que tu dis ?

Mathilde

T'es sourde ou quoi ?

Andréa

Depuis les toilettes

Attends, j'ai fini !

Mathilde

C'est pas trop tôt !

Andréa

Rentrant dans la pièce.

T'as vu les toilettes ?

Mathilde

D'ici je vois la porte, pourquoi ?

Andréa

Non mais, dedans ! La déco ! C'est que des photos de cul !

Mathilde

Oh ?

Andréa

T'imagines la tête des filles qui venaient ici en tout bien tout honneur !

Mathilde

Parce que toi, quand tu rentres dans une garçonnière, c'est en tout bien tout honneur ...!

Andréa

Qu'est ce que tu disais tout à l’heure ?

Mathilde

Le Bois-Dormant a essayé de se suicider !

Andréa

Pour un divorce ? C’est du cinéma !

Mathilde

Quand même, je voyais le bonhomme moins …

Andréa

Un peu paf.

Plus courageux ? Pff... non, j'rigole !

Mathilde

Gagnée par le même fou rire.

T'as raison ! Courageux... et pourquoi pas sincère pendant qu'on y est … !

Andréa

Altruiste !

Mathilde

Sensible !

Andréa

Attentif !

Fou rire des deux.

Mathilde

Dans une tentative pour rester sérieuse.

Bon, il va falloir s'organiser

Andréa

N'en tenant aucun compte.

Tolérant ! Euh... Patient ! Euh...

Mathilde

Qui s'impatiente un peu.

Ouais, bon...

Andréa

Qui ne se rend pas compte.

Et, euh... comment on dit déjà, quand on ne ment jamais ?

Mathilde

Froide.

Sincère. Mais on l'a déjà dit.

Andréa

Se remettant.

Ah ouais, c'est vrai ! Pouh ! Ça fait du bien hein !?

Mathilde

Sérieuse.

Andréa...

Andréa

Oui ?

Mathilde

Tu sais... les mecs, moi je les déteste pas ...

Andréa

Ben dis donc, avec ce que tu leur mets !

Mathilde

Avec une élocution rendue un peu laborieuse.

Oui mais j'ai rien contre eux.

Andréa

Moi non plus mais ils m'agacent avec leur façon de mesurer le monde avec leur zigounette !

Mathilde

Ah ça … la zigounette … ça tient de la place !

Andréa

Il faut pas se laisser faire ! C'est des brutes !

Mathilde

OK, OK... t'as raison. On se laissera pas faire. De toute façon, c'est pour ça qu'on est là non ?

Andréa

Ouais, t'as raison ! Ça s'arrose !

Mathilde

Ouais, ça s'arrose ! T'as raison !

Andréa

J’ai toujours raison...! Mais la raison m’emmerde !

Elle lève son verre.

... Et dans ce lieu de perdition, je veux la perdre, avec...

Elle butte sur les mots.

… opiniâtreté !

Mathilde

Levant son verre à son tour.

À l’opiniâtreté !

Andréa

Toi-même !

 

Intermède

Voix off

 

Avant, je ne regardais pas.
Je ne désirais pas.
Je croyais que mon destin était d’attendre
le désir de l’autre.
Que seuls les hommes
pouvaient désirer.
Que je pouvais être désirable,
mais que je ne pouvais pas
souhaiter l’être.
Il fallait que je sois désirée,
mais comme par hasard ou par fatalité,
comme par un choix mystique,
divin,
supérieur à moi-même.

J’étais en quelque sorte subordonnée au désir.

Je ne pouvais pas le conduire.

Scène 2

Andréa est installée avec son ordinateur portable sur la petite table vue à la scène 1. Elle tape en discutant avec un interlocuteur en ligne.

Andréa

À son correspondant.

… non, non, cette fois-ci je me le fais ! Y'en a marre de ses conneries ! Depuis l'arrivée de son gouvernement les femmes ont perdu la moitié de ce qu’elles avaient gagné ...

Elle écoute.

... oui, parfaitement ! Et c'est pas ses déclarations à deux balles au journal de vingt heures...

Elle écoute.

... oui, tout à fait... alors...

Mathilde entre en coup de vent.

Mathilde

À la cantonade.

C'est moi que v'là !

Andréa lui fait signe de se taire d'un geste impatient.

Oh ! Pardon...

Andréa

Toujours à son correspondant.

... Bon, écoute Chou, on se rappelle tout à l'heure. Là, je vais à Beaubourg au vernissage de Zen... mais si ! Zen ! Tu sais bien ! Le gars qui écrit des trucs débiles sur les trousses des écolières. Là c’est sur des chapeaux de plage. L’expo s’appelle...

Elle cherche dans les papiers sur la table, elle lit.

“ Zen expose son Bob ”... ben quoi ?... c’est dans une heure et j'aimerais avoir le temps manger un morceau, alors biz, biz, à tout '

Elle raccroche.

Mathilde

Salut, ô mon dernier matin !

Andréa

Salut, ô t'as vu l'heure qu'il est !

Mathilde

L'embrassant.

J'ai une excuse : j'ai la gueule de bois...

Andréa

Pour quatre petites bouteilles de champagne de rien du tout ? !

Mathilde

Ouais ouais c'est ça... J'en connais une qu'était pas fraîche hier soir...

Andréa

Ah bon ? Qui ça ?

Mathilde

Une certaine Andréa qui racontait... Henri dit «Broute- Minou».

Andréa

Non ! J’ai...

Mathilde

Cruelle

Tu as ! Et avec un luxe de détails... !

Andréa

Non !

Mathilde

Si !

Andréa

Tentant de rester détachée.

J’ai fait ça ...

Mathilde

Tu l’as fait !

Andréa

Et... qu'est-ce que j'ai dit ?

Mathilde

Tout... !

Andréa

Mais quoi à la fin... ?

Mathilde

Et bien, qu'il excelle dans cette spécialité et que tu...

Andréa

L'interrompant.

Tais-toi !

Mathilde

Faudrait savoir...

Andréa

J'ai honte !

Mathilde

Sadique.

Tu peux ! Tu étais saoule comme une grive et tu t’es endormie comme un plomb. Je n’ai même pas eu le temps de te raconter mes propres turpitudes.

Andréa

Oh... désolée.

Mathilde

En riant.

Boh, tu as sans doute échappé à un inventaire ... lassant.

Andréa

C'est gentil... mais quand même …

Mathilde

Eh ! Dis donc ! Où je m'installe, moi, pour bosser ?

Andréa

Ben... là...

Elle rassemble sommairement ses affaires.

En même temps, on n'a pas une place d'enfer ici.

Désignant les affaires de Mathilde.

Du nouveau ?

Mathilde

Du boulot ...

Andréa

Tu veux du thé ?

Mathilde

Du thé ? Beurk... un café c’est possible ?

Andréa

Ça... je sais pas trop. Il y a tout ce qu’on veut dans les tiroirs, des capotes, des menottes, une poire à lavement, trois bites en caoutchouc, et sans doute un raton laveur, mais pour faire du café...

Mathilde

Des bites en caoutchouc ?

Andréa

Une noire, une rouge, une verte dans trois tailles différentes ! C’est dans le tiroir du haut si tu veux. Moi perso, le matin comme ça...

Mathilde

Ça le travaillait le Jo !

Andréa

Faut croire... Ça rend tous les objets... Suspects ! Les pinces à linge, le tire-bouchon, la tourniquette à vinaigrette...

Mathilde

Le tire-bouchon, je vois pas...

Andréa

Peut-être pour ouvrir des bouteilles ?

Mathilde

Ah oui ! … je suis bête !

Andréa

Bon... donc pas de café... Alors, du thé ?

Mathilde

Plutôt mourir !

Andréa

Et bien meurs !

Intermède

Voix off

 

Avant, je n’étais qu’une femme, c’est à dire que je n’étais pas une femme, je n’étais rien, seulement quelque chose qu’un autre pouvait éveiller, Ou une autre d’ailleurs, ça n’avait pas tellement d’importance, dans la mesure où ça restait dans le domaine du théorique. Avant, il n’y avait qu’une seule forme de désir : celui dont je ne pouvais pas parler, alors je ne le pensais pas non plus, c’était plus simple,
ça restait dans l’enfance, avec les choses qu’il ne faut pas faire,
comme manger ses crottes de nez,
lécher des vers de terre,
renifler des choses louches,
sentir mauvais de la bouche,
goûter ses règles, sentir ses doigts en sortant des cabinets,
puer des dessous de bras.

 

Fin de l'extrait

Un extrait de Deux Femmes
Tag(s) : #Extraits, #Théâtre

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